18 octobre 2026 · 4 min de lecture

L'IA peut tout faire à notre place. Mais en avons-nous envie ?

Une IA peut jouer en quelques secondes le morceau de piano qui vous a demandé trois mois. Mais auriez-vous vraiment gagné quelque chose ? Aux États-Unis, de plus en plus de gens refusent de lui confier ce qu’ils aiment faire eux-mêmes. Et si le vrai progrès consistait à choisir ce que nous voulons garder ?

L'IA peut tout faire à notre place. Mais en avons-nous envie ?
Vous prenez des cours de piano. Pendant des mois, vous répétez les mêmes passages, vous vous trompez, vous recommencez. Un jour, vous arrivez enfin à jouer ce morceau qui vous semblait impossible. Une IA aurait pu en produire une interprétation parfaite en quelques secondes. Elle vous aurait fait gagner trois mois. Mais auriez-vous vraiment gagné quelque chose ?
Je me pose cette question depuis la lecture d'un article de Becca Rothfeld dans The New Yorker. Elle y décrit un mouvement qui prend de l'ampleur aux États-Unis : celui des personnes qui refusent de voir l'IA s'installer partout dans leur vie.
On pourrait croire qu'elles ont peur pour leur emploi, leurs données ou la puissance des géants de la tech. C'est parfois le cas, mais beaucoup expriment autre chose. Elles ne veulent pas seulement une IA plus sûre ou mieux réglementée, elles ne veulent pas qu'elle fasse à leur place ce qu'elles aiment faire elles-mêmes.Un romancier explique qu'il ne lirait pas un livre écrit par une IA, même excellent. Ce qu'il cherche dans la littérature, c'est ce qu'une autre personne a pensé, ressenti et voulu raconter. Des enseignants se demandent ce que devient l'école quand on peut obtenir de bonnes notes sans avoir réfléchi. Et un étudiant résume une inquiétude que je trouve très juste : les adultes qui utilisent l'IA ont déjà eu le temps de se construire. Lui et ses camarades ont encore besoin de découvrir de quoi ils sont capables.
Ces témoignages posent une question que nous abordons rarement. Gagner du temps, est-ce toujours une bonne chose ?
Dans les entreprises, nous raisonnons en heures économisées. Une tâche prenait quatre heures, l'IA la réalise en vingt minutes : le bénéfice semble évident. Et souvent, il l'est. J'accompagne les entreprises dans ces transformations et je suis convaincue que nous avons énormément à gagner à automatiser. Personne ne regrettera de recopier moins de données d'un tableau à l'autre. Un médecin qui passe moins de temps sur ses comptes rendus en passe davantage avec ses patients, une personne handicapée peut accéder à des activités qui lui étaient impossibles.
Mais nous appliquons parfois cette logique à des activités qui n'ont pas la même finalité.
Prenons la cuisine. Si vous rentrez tard et que quelqu'un vous prépare un bon dîner, vous serez ravi. Mais si vous aimez cuisiner le dimanche, choisir vos ingrédients, rater une recette et recommencer, une machine qui ferait tout à votre place ne vous rendrait pas service. Dans les deux cas, le résultat est un repas. Ce que vous cherchez n'est pas du tout le même.
Cette différence va devenir essentielle à mesure que l'IA progressera. Notre économie s'est construite sur la promesse de nous faciliter la vie. Les entreprises technologiques ont intérêt à ce que nous utilisions leurs outils souvent, pour toujours plus d'activités. Elles savent mesurer le temps gagné, les documents produits, les abonnements vendus. Elles mesurent beaucoup plus mal ce que nous retirons du fait d'accomplir certaines choses nous-mêmes tel que le plaisir d'avoir appris, la satisfaction d'avoir surmonté une difficulté, la fierté d'avoir créé quelque chose, même imparfait.
Ces expériences comptent énormément pour celui qui les vit, elles ne figurent dans aucun tableau de productivité.
Nous confondons facilement deux choses : supprimer une difficulté inutile, et supprimer une difficulté qui nous apporte quelque chose. Apprendre une langue demande des efforts, traduire un texte avec une IA n'en demande presque aucun. Les deux ne nous apportent pas la même chose.
L'IA peut nous aider à écrire un discours, à composer une chanson ou à imaginer un tableau. Elle permet même à des personnes qui n'auraient jamais osé de découvrir le plaisir de créer. C'est une formidable possibilité, mais si nous lui confions systématiquement tout ce qui demande de la patience, de l'hésitation ou plusieurs tentatives, que restera-t-il de notre envie d'essayer ?
Je ne plaide pas pour préserver toutes les difficultés au nom d'une quelconque authenticité. Ce serait absurde : nous avons toujours inventé des outils pour nous faciliter l'existence, et heureusement. Mais nous devons apprendre une distinction dont nous avions moins besoin jusqu'ici.
Il y a des choses que nous faisons pour obtenir un résultat, et d'autres que nous faisons aussi pour ce qu'elles nous apportent pendant que nous les faisons.
L'IA peut nous aider dans les deux cas, à condition de ne pas croire que la meilleure solution consiste toujours à nous retirer du processus. C'est une responsabilité pour les entreprises technologiques, mais aussi pour les enseignants, les employeurs et chacun d'entre nous. Qu'une machine sache accomplir une tâche ne suffit pas à décider qu'il faut la lui confier. Il faut aussi se demander ce que nous perdrions à ne plus la faire.
Une société où nous aurions énormément de temps libre, mais de moins en moins d'occasions de développer nos capacités, ne serait pas forcément une société plus heureuse.
Avant de demander ce que l'IA pourrait faire à notre place, ne devrions-nous pas décider ce que nous avons encore envie de faire nous-mêmes ?

Morgane Soulier

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