12 septembre 2026 · 3 min de lecture

Si l’IA bosse mieux que vous, méritez-vous encore votre salaire ?

IA et mérite
J’ai étudié à emlyon, HEC et Sciences Po.
Nous aimons croire qu’un bon diplôme, un bon poste et un bon salaire récompensent l’effort et le talent. Mais ils récompensent aussi des compétences que le marché a décidé, à une époque donnée, de rendre rares et chères.
Ces compétences, non exhaustives, consistent à savoir lire, écouter, noter, comprendre, questionner, chercher, synthétiser, écrire, analyser, argumenter, présenter. Nous mettons des années à apprendre à les optimiser.
Et puis l'IA. Et cette question : Et si l’IA était en train d’ébranler le système qui a précisément valorisé mon parcours ? 
La réponse la plus immédiate serait de défendre la valeur de ces années d’apprentissage.
Mais au nom de quoi une personne qui obtient un meilleur résultat grâce à l’IA aurait-elle moins de mérite que celle qui a appris à le produire seule ? Parce qu’elle a mis moins de temps ? Parce qu’elle a moins souffert ? Parce qu’elle n’a pas le bon diplôme ?
Nous confondons souvent le mérite avec l’effort fourni. Pourtant, le marché n’a jamais récompensé l’effort. Il récompense ce qui est rare et ce qui crée de la valeur. La révolution industrielle a réduit la valeur économique de la force physique. Elle ne l’a pas rendue inutile. Elle a déplacé la valeur vers la maîtrise des machines, l’organisation et le capital.
L’IA pourrait provoquer le même basculement dans le travail intellectuel. Lorsque chacun peut produire une synthèse, une traduction, un visuel ou quelques lignes de code, ces compétences ne disparaissent pas, mais elles deviennent moins rares. Je sais de quoi je parle, j'ai passé mon été à "coder" mon nouveau site web. Je n'ai pas rédigé la moindre ligne de code, j'ai obtenu des pages ultra propres et Claude s'est chargé de toute la partie technique. Et je suis très fière du résultat. 
La valeur se déplace alors ailleurs : dans le choix du problème à résoudre, dans la qualité des questions posées, dans la capacité à vérifier, à relier, à décider, dans la connaissance du métier, dans la responsabilité assumée lorsque l’IA se trompe. Et surtout, dans la capacité à transformer une réponse en résultat réel.
À ce titre, savoir utiliser l’IA est pleinement un mérite.
Deux personnes disposant du même outil ne produiront jamais la même valeur. L’une lui demandera d’exécuter une tâche quand l’autre verra une possibilité que personne n’avait encore imaginée.
Professionnellement, cela pourrait remettre beaucoup de compteurs à zéro.
Un autodidacte capable de combiner son expérience, son intelligence et l’IA pourra rivaliser avec quelqu’un dont le principal avantage était jusqu’ici son diplôme. Je n’y vois pas un affaiblissement de la méritocratie, j’y vois peut-être sa mise à l’épreuve. Le mérite ne serait plus un titre acquis une fois pour toutes. Il deviendrait la capacité à continuer d’apprendre, à s’adapter et à produire quelque chose d’utile avec les outils de son époque.
Mais il reste une immense question économique. L’IA démocratise les capacités de production intellectuelle, tandis que la propriété des modèles, des données et des infrastructures reste concentrée entre quelques mains. Elle peut donc ouvrir le jeu pour les individus tout en concentrant encore davantage la richesse. D’un côté, une méritocratie plus ouverte, dans laquelle le parcours compte moins que la contribution réelle. De l’autre, une société où le talent importe moins que la possession des machines.
L’IA ne va donc pas simplement détruire ou sauver la méritocratie, elle va nous obliger à choisir ce que nous voulons récompenser. Et à mon sens, si demain une personne qui n’a fait aucune grande école crée plus de valeur que moi parce qu’elle utilise mieux l’IA, alors elle méritera sa place. Mais si toute la valeur qu’elle crée remonte vers ceux qui possèdent l’outil, nous n’aurons pas seulement amélioré la méritocratie, nous aurons aussi créé une aristocratie de la propriété. 

Morgane Soulier

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