27 août 2026 · 4 min de lecture

Maintenant, je parle comme ChatGPT. Et vous aussi.

Maintenant, je parle comme ChatGPT. Et vous aussi.
J’ai un problème avec le mot "crucial".
Je le vois partout.
Dans les posts LinkedIn, les mails, les présentations, les articles. Pendant un moment, c’était même devenu pour moi une sorte de détecteur de ChatGPT : je lisais "il est crucial de comprendre…" et j’avais immédiatement un doute.
Sauf que ça ne marche plus, je retrouve aujourd’hui ces mots dans des textes dont je sais parfaitement qu’ils ont été écrits par des humains, et ce n’est pas seulement une question de vocabulaire. Il y a aussi cette façon d’écrire devenue incroyablement familière, les phrases très courtes, parfois même des phrases qui n’en sont pas vraiment. Comme celles qui vont suivre. Les deux-points. Les points-virgules. Les tirets longs — partout. Les constructions du type "ce n’est pas seulement X, c’est Y".
Bref, ce style que l’on reconnaît immédiatement comme "style ChatGPT". Sauf qu’à force, il commence aussi à devenir le nôtre, et ce n'est pas qu'une impression. Des chercheurs ont analysé plus de 15 millions de résumés scientifiques publiés entre 2010 et 2024. Après l’arrivée de ChatGPT, certains mots se sont mis à apparaître beaucoup plus souvent. En anglais, delve, underscore, showcase ont explosé. Et parmi les mots plus courants dont l’usage augmente fortement, on retrouve justement crucial.
Une autre étude, menée dans 34 langues dont le français, montre que les modèles ont aussi leurs préférences chez nous. Par exemple, "palpable" apparaît 129 fois dans les textes produits par l’IA contre seulement 3 fois dans les textes humains comparés.
Ce qui m’intéresse n’est pas vraiment de dresser la liste des "mots de ChatGPT", mais de comprendre ce qu’ils racontent de nous et des IA. Les IA aiment souligner les choses, parler de leur importance, de leur nécessité, qualifier une idée d’innovante, "mettre en lumière" un phénomène.
Nous faisons corriger nos mails, reformuler nos présentations, résumer nos réunions, améliorer nos textes, et même lorsque nous ne copions pas une réponse, nous passons beaucoup de temps à lire des phrases produites par des modèles.
Alors forcément, je me suis posé une question : est-ce que le mécanisme commence à modifier notre propre façon de parler et d’écrire ?
Une étude récente donne un début de réponse assez "fascinant" 🤭.
Les chercheurs ont analysé plus de 737 000 heures de podcasts, donc de la parole spontanée. Après l’arrivée de ChatGPT, certains mots particulièrement appréciés par les modèles commencent aussi à progresser dans les conversations humaines. Ils ont ensuite testé le phénomène directement. Des personnes ont discuté avec un chatbot utilisant volontairement certains mots plutôt que leurs synonymes. Plus tard, lorsqu’elles parlaient seules, elles réutilisaient davantage ces mots. Et 97 % d’entre elles n’avaient même pas remarqué que le chatbot avait un vocabulaire particulier.
En conclusion, nous n’avons pas besoin de copier ChatGPT pour être influencés par lui. Après tout, notre langage a toujours évolué comme ça. Nous reprenons des expressions à nos parents, nos amis, nos lectures, la télévision, les réseaux sociaux, sauf qu’un nouvel interlocuteur est arrivé dans notre quotidien, et des centaines de millions de personnes parlent désormais avec quelques mêmes grands modèles. Nous les avons entraînés avec nos textes, et ils ont appris à écrire comme nous, avec leurs propres préférences statistiques, puis nous nous sommes mis à lire massivement ce qu’ils produisent.
C’est aussi pour cette raison que notre obsession actuelle pour les « mots qui trahissent ChatGPT » va probablement devenir assez vite obsolète. Comment reconnaître un texte écrit par une machine si les humains commencent eux-mêmes à reprendre ses mots, son rythme et ses tournures ? D’ailleurs, même la ponctuation évolue. Dans certains corpus scientifiques anglophones, l’usage du tiret long — devenu presque une signature visuelle de ChatGPT — a fortement augmenté depuis son arrivée.
La langue a toujours changé et je ne pense pas que « crucial » menace le français, mais notre manière d’écrire raconte aussi quelque chose de nous : nos manies, nos expressions, nos phrases parfois trop longues, nos imperfections. Tout ce qui fait qu’on peut parfois reconnaître quelqu’un après quelques lignes.
Nous avons longtemps voulu savoir si les machines finiraient par écrire comme nous. La question est peut-être désormais de savoir jusqu’à quel point nous finirons par écrire comme elles.
Et maintenant que je vous ai parlé de "crucial", je vous préviens, vous allez le voir partout.

Morgane Soulier

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