8 octobre 2026 · 5 min de lecture

Faut-il être lent pour avoir l’air compétent ?

Vous est-il déjà arrivé de retarder l'envoi d'un mail, d'un compte-rendu, d'une réponse, parce que l'IA vous a permis de faire en quelques minutes ce qui avant prenait quelques heures ? A l'ère de l'IA, à lire les études et écouter les témoignages, la lenteur semble parfois être plus crédible que la vitesse d'exécution.

Faut-il être lent pour avoir l’air compétent ?
On vous demande une synthèse, une présentation ou un mail un peu délicat. Vous connaissez le sujet, vous vous appuyez sur l’IA, vous relisez, vous corrigez. En dix minutes, le travail est prêt. Pourtant, vous attendez une heure, voire le lendemain, avant de l’envoyer.
Vous vous dites : « Si je l’envoie maintenant, ils vont penser que je n’ai pas vraiment bossé dessus. »
J’ai abordé cette question cette semaine pendant une conférence, à partir des inquiétudes de plusieurs collaborateurs que j’accompagne. Je l’ai ensuite posée à la communauté Premium HUM.AI.NE : vous est-il déjà arrivé de ralentir volontairement pour cacher que vous avez utilisé l’IA ?
Moi, oui. Je me suis déjà surprise à hésiter devant un mail prêt à partir. J’avais fait le travail, mais j’avais peur qu’en le rendant trop vite, on pense que je m’étais contentée d’appuyer sur un bouton.
C’est quand même assez fou : on utilise un outil pour gagner du temps, puis on attend pour donner l’impression qu’on en a passé davantage.
Parce que nous associons encore beaucoup le sérieux d’un travail au temps qu’il a demandé. Trois jours pour préparer une présentation, ça paraît crédible. Une heure pour la même présentation, et on commence à se poser des questions. Pourtant, le nombre d’heures ne nous dit pas si les informations sont justes, si les idées sont bonnes ou si le document sera utile.
Cette peur d’être jugé a un fondement. En 2025, trois chercheurs de l’université Duke ont publié dans la revue PNAS une étude réunissant plus de 4 400 participants. Dans ces expériences, les personnes décrites comme utilisant l’IA au travail étaient jugées plus paresseuses, moins compétentes et moins appliquées. Un exemple m’a frappée : un avocat demandait une synthèse à une IA ou à un assistant juridique. Le service demandé était le même, mais le regard porté sur l’avocat changeait selon celui qui l’aidait.
Au départ, dans notre discussion, j’ai parlé de syndrome de l’imposteur. Mais si l’on risque effectivement d’être dévalorisé, on ne peut pas simplement dire aux gens de prendre confiance en eux. Il faut aussi se demander pourquoi nous jugeons ainsi ceux qui utilisent ces outils.
Un dirigeant qui sait s’entourer est souvent considéré comme un bon dirigeant. Un consultant qui fait relire son travail par un collègue fait preuve de sérieux. Pourquoi l’aide d’une IA nous ferait-elle soudain douter de leurs compétences ?
En réfléchissant à voix haute dans la boucle WhatsApp, j’ai fait un rapprochement avec d’autres aides que certains préfèrent garder discrètes : des prothèses auditives, des extensions capillaires, une chirurgie esthétique… J’ai même poussé la comparaison jusqu’au Viagra.
Les raisons de cette discrétion sont différentes, mais je me demande si l’IA ne réveille pas une vieille crainte : que l’on nous accorde moins de valeur en découvrant ce qui nous aide. Comme si le résultat comptait moins dès lors que nous ne l’avions pas obtenu seuls.
Avec l’IA, cela touche directement ce que nous avons appris à considérer comme des preuves de compétence : savoir écrire, comprendre un dossier, construire une présentation, trouver les bons mots. Quand un outil nous aide à le faire, nous pouvons avoir du mal à reconnaître notre propre contribution.
Pourtant, elle est bien là. Vous connaissez la personne à qui vous écrivez et ce qu’elle attend. Vous savez qu’une proposition ne fonctionnera pas dans votre entreprise, même si l’IA la présente très bien. Vous repérez un chiffre douteux, une idée hors sujet ou une formulation qui risque d’être mal comprise et vous simplifiez, corrigez, modifiez.
Ces choix peuvent vous prendre quelques minutes parce que vous avez l’expérience nécessaire pour les faire. Cette expérience garde sa valeur, même lorsque la rédaction prend moins de temps.
Évidemment, il faut vérifier ce que l’on envoie et être capable de l’expliquer. Mais garder un document dans ses brouillons jusqu’au lendemain ne le rendra pas meilleur. On peut passer deux jours sur une mauvaise synthèse, comme on peut en produire une excellente beaucoup plus vite.
Et puis, il y a une autre question, très concrète : que se passe-t-il une fois que l’on révèle le temps gagné ? On me demande de justifier le sérieux de la méthode, la vérification, mon expertise. 
Si j’annonce que cette tâche me prend désormais dix minutes, va-t-on reconnaître que j’ai trouvé une meilleure façon de travailler ? Ou considérer que mon travail vaut moins parce que je l’ai réalisé plus vite ?
On comprend alors pourquoi certains préfèrent rester discrets. Ils peuvent craindre d’être jugés, mais aussi de voir leur charge de travail augmenter ou leur rémunération remise en question.
Une entreprise peut encourager ses équipes à utiliser l’IA et les décourager dans la même journée. Il suffit qu’un manager accueille une présentation avec un « Tu as fait ça avec ChatGPT ? » qui laisse entendre que son auteur n’a pas vraiment travaillé.
On pourrait plutôt regarder si la présentation répond au besoin, demander comment les informations ont été vérifiées et discuter des choix proposés. Puis parler de ce que l’on fait du temps gagné. Il peut servir à approfondir un sujet, à mieux accompagner un client ou, certains jours, à finir à une heure raisonnable.
L’étude de Duke apporte aussi un élément encourageant : dans l’une des expériences, les participants qui utilisaient eux-mêmes l’IA plus souvent étaient moins enclins à juger ses utilisateurs paresseux.
Cela me donne envie de croire que nous pouvons faire évoluer ce regard. En utilisant ces outils, en parlant de nos méthodes, nous pouvons mieux comprendre ce que chacun apporte au résultat. Et apprendre à travailler autrement sans avoir à le cacher.
Je trouve cette perspective heureuse : mieux exprimer ses idées, réussir un travail qui semblait hors de portée, avoir davantage de temps pour les autres. Ce serait dommage de profiter de ces possibilités tout en continuant à culpabiliser parce que nous avons été efficaces.
Je repense à ce document prêt, laissé dans les brouillons. J’aimerais pouvoir l’envoyer avec la même tranquillité que j’utilise un tableur pour éviter de refaire tous mes calculs à la main.
Et vous, que feriez-vous d’une heure gagnée si vous n’aviez plus besoin de la cacher ?

Morgane Soulier

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