Pourquoi un tel intérêt ?
L’un des candidats, Alex Bores, est l’auteur de la loi RAISE, adoptée dans l’État de New York, qui impose de nouvelles obligations de sécurité aux grandes entreprises d’intelligence artificielle.
Un groupe financé notamment par des investisseurs de la Silicon Valley a dépensé plus de 8 millions de dollars pour le faire battre. Un autre, favorable à davantage de contrôles sur l’IA, en a dépensé environ 15 millions pour le soutenir.
Bores a perdu, face à Micah Lasher, qui avait lui aussi cosigné la loi.
C’est un épisode assez révélateur de ce qui vient de se jouer aux États-Unis lors des élections de mi-mandat du 3 novembre.
Car cette année, l’industrie de l’IA n’a pas seulement essayé de convaincre les responsables politiques de l’importance de ses technologies.
Elle a aussi investi massivement pour peser sur le choix de ceux qui écriront les lois.
79 millions de dollars dans 68 élections
Selon le bilan publié le 4 novembre par Fortune, à partir des données de Tech Influence Watch, les comités de financement politique liés à l’IA ont dépensé environ 79 millions de dollars dans 68 élections à la Chambre et au Sénat.Ces comités, appelés super PACs, ne donnent pas directement cet argent aux candidats. Ils financent de manière indépendante des publicités et des campagnes pour les soutenir ou les combattre.
Et le plus intéressant est peut-être que les entreprises technologiques ne défendent pas toutes la même position.
Deux visions de la régulation, au cœur de la Silicon Valley
D’un côté, Leading the Future, financé notamment par les investisseurs Marc Andreessen et Ben Horowitz, ainsi que par Greg Brockman, président d’OpenAI, et son épouse, à titre personnel. Leur objectif : une réglementation légère et une règle nationale unique, qui permette aux entreprises américaines de développer rapidement leurs modèles, sans devoir respecter des dizaines de législations différentes selon les États.De l’autre, Public First, soutenu notamment par Anthropic, défend davantage d’obligations de transparence et des tests de sécurité avant la mise sur le marché des modèles. Anthropic y a versé 40 millions de dollars qui, selon l’entreprise, ne peuvent pas servir à faire élire des candidats.
Deux visions de la réglementation. Des millions de dollars engagés. Et dans chaque camp, des candidats démocrates comme républicains.
Ce n’est donc pas simplement une bataille entre la Silicon Valley et Washington. C’est aussi une bataille entre des acteurs de la Silicon Valley pour déterminer les conditions dans lesquelles leur industrie pourra se développer.
Pourquoi y consacrer autant d’argent ?
Parce que les règles qui seront adoptées dans les prochaines années peuvent modifier profondément la valeur de ces entreprises.Une obligation de tests avant la commercialisation d’un modèle peut retarder sa sortie. Une réglementation différente dans chaque État augmente les coûts. Des règles plus strictes sur les données, la responsabilité ou les infrastructures peuvent changer les conditions de développement de toute l’industrie.
La Chine, un argument contre toute règle ?
Et derrière ces enjeux économiques, il y a la Chine.Depuis plusieurs années, les États-Unis présentent leur avance dans l’IA comme un enjeu de sécurité nationale. L’argument est simple : si Washington impose trop de contraintes à ses entreprises, Pékin pourrait les rattraper.
C’est un raisonnement qui mérite d’être pris au sérieux. Mais il soulève une question difficile.
À partir de quand la compétition avec la Chine devient-elle un argument pour considérer toute réglementation comme un obstacle ?
Car les deux sujets ne sont pas incompatibles.
On peut vouloir conserver une avance technologique sur la Chine tout en exigeant des garanties sur la sécurité des modèles, la protection des utilisateurs ou les conséquences de l’IA sur l’emploi.
Ce que changent les résultats du 3 novembre
C’est d’ailleurs ce que rendent visibles les résultats des midterms.Selon l’agence AP, les démocrates viennent de reprendre les deux chambres du Congrès, quelques sièges restant encore à attribuer. Donald Trump reste président, avec des pouvoirs importants sur la politique commerciale et les exportations technologiques, mais il devra désormais composer avec une majorité parlementaire qui pourra davantage contrôler son administration.
Cela ne signifie pas que les États-Unis vont abandonner leur stratégie de compétition avec Pékin.
Au contraire, plusieurs responsables démocrates défendent eux aussi des restrictions fortes sur l’exportation des puces les plus avancées vers la Chine. Et pour plusieurs analystes interrogés par CNBC, la technologie pourrait devenir une source croissante de tensions entre Washington et Pékin.
La rivalité technologique dépasse donc largement les divisions partisanes américaines.
En revanche, la manière de conduire cette compétition pourrait évoluer.
Les millions ne font pas toujours une élection
Et les résultats montrent aussi que les millions investis par les groupes liés à l’IA ne suffisent pas toujours à faire élire leurs candidats.En Caroline du Sud, pour l’élection au Sénat, près de 4,8 millions de dollars ont été dépensés par deux comités favorables au développement de l’IA et des data centers pour soutenir la républicaine Darline Graham. Elle a perdu face à Annie Andrews, qui avait notamment fait campagne sur les conséquences locales de ces infrastructures.
Évidemment, les électeurs n’ont pas voté uniquement sur l’IA. Le coût de la vie, la guerre avec l’Iran et les autres sujets de politique intérieure ont pesé lourd dans ces élections.
Mais quelque chose est en train de changer.
Pendant longtemps, les grandes décisions technologiques semblaient se prendre entre ingénieurs, investisseurs et responsables gouvernementaux.
Aujourd’hui, des habitants s’organisent contre des infrastructures. Des candidats font campagne sur la réglementation des modèles. Des groupes industriels dépensent des millions pour influencer les élections.
L’IA est devenue un sujet de pouvoir politique à part entière.
Pourquoi cela nous concerne en Europe
Et cela nous concerne directement en Europe.Car les règles décidées à Washington auront des conséquences bien au-delà des États-Unis. Sur les modèles que nous pourrons utiliser, les technologies accessibles aux entreprises européennes, les exportations de semi-conducteurs et les relations commerciales avec la Chine.
Quand une entreprise française choisit un fournisseur américain d’IA, elle ne dépend pas seulement de ses performances techniques ou de ses tarifs. Elle dépend aussi d’un environnement politique, juridique et géopolitique sur lequel elle a peu de prise.
Nous parlons beaucoup de souveraineté numérique européenne. Mais cette souveraineté ne se résume pas à construire nos propres modèles. Elle implique aussi de comprendre comment les décisions politiques prises ailleurs peuvent modifier les conditions dans lesquelles nous utilisons ces technologies.
C’est finalement ce que ces élections américaines rendent particulièrement visible.
La course à l’intelligence artificielle n’est plus seulement une compétition pour construire les meilleurs modèles. C’est aussi une lutte pour déterminer qui fixera les règles, qui supportera les coûts et qui bénéficiera des gains économiques.
Et peut-être que les midterms viennent de rappeler une chose essentielle aux entreprises de la Silicon Valley.
On peut avoir les meilleurs ingénieurs, les investisseurs les plus riches et des milliards de dollars de capacité de calcul. Cela ne donne pas pour autant le dernier mot sur les choix d’une société.
Alors, à mesure que l’IA devient un enjeu de puissance mondiale, comment faire en sorte que ceux qui la développent ne soient pas aussi les seuls à décider des règles qui l’encadrent ?
